Faire entrer le public par les loges et leur faire traverser la scène était déjà un indice. La soirée allait être spéciale, ouverte, hors normes. Annonçant un spectacle multi-disciplinaire autour de l’œuvre de la poète Geneviève Desrosiers (dont l’unique recueil a été publié en 1999, trois ans après son décès accidentel, à l’âge de 26 ans), le metteur en scène Hanna Abd El Nour a offert au public d’assister à une véritable expérience de création pure, où textes, chorégraphie, décors, projections vidéo, musique ont été orchestrés pour souligner la force des mots de l’artiste. Après la présentation du spectacle, une discussion a eu lieu sur la genèse de la pièce, « Geneviève Desrosiers, mon amour : de l’écriture à l’édition vers les arts contemporains, les voies de la création de Nombreux seront nos ennemis », en présence de l’éditeur Benoit Chaput, et de la famille de Geneviève Desrosiers, pour rendre complète l’expérience de la soirée.

Dans un décor digne d’un cabinet de curiosité, habité par les installations d’Éric Cardinal, sept comédiens/danseurs/créateurs ont offert une performance plurielle, envoûtante et incarnée, utilisant les poèmes et fragments de texte de l’auteure comme support principal à leurs gestes, ouvrant par là même un champ de possibles presque infini. Car il est avant tout questions de mots, dans la pièce. Avec Geneviève Desrosiers, l’imaginaire créé autour de la langue est si singulier qu’il échappe à l’interprétation, dans une langue démiurgique, qui ouvre la porte de l’inconscient. C’est à cette exploration-là que se sont livrés les protagonistes en scène. Des phrases syncopées, des textes dits à deux voix, répétés, fragmentés, des voix chuchotées ou des cris, la poésie se fait urgence, et la chorégraphie tente de révéler et de magnifier le mot avec une brutalité étonnante, mais c’est le mot qui gagne toujours à la fin.

Grâce à la discussion qui a suivi le spectacle, on comprend mieux la genèse de la démarche d’Hanna Abd El Nour et il est toujours passionnant de comprendre le processus créatif d’un artiste, comment d’un élément ou deux, un mot, une diffraction du coeur et de la pensée, il tisse la toile qui prend lentement forme sous ses doigts. La présence de l’éditeur Benoit Chaput, et du frère et de la mère de l’auteure, qui ont partagé des témoignages émus et des anecdotes, a ancré le processus créatif dans le contexte personnel de Geneviève Desrosiers. Hanna Abd El Nour a notamment eu accès aux lettres, poèmes terminés ou fragments et il est entré dans la bulle et l’univers plastique de la créatrice, en immersion totale.

La pièce, « fortement imprégnée de la matière de Geneviève », selon Danielle Laforest (mère de l’auteure) a été un exercice de création pure. Chaque comédien de la pièce a d’abord dû sélectionner trois poèmes ou fragments de Geneviève, et le travail chorégraphique a débuté à partir des mots qui résonnaient le plus fort chez chacun. C’est là qu’a commencé une période de travail intensif de l’œuvre, à raison de 40h par semaine pendant un mois, ce qui a permis aux comédiens de travailler la physicalité des mots et d’investir l’univers de Geneviève de façon totale. Ce travail intensif a également eu lieu, de façon séparée, avec les concepteurs du spectacle. Hanna Abd El Nour, amoureux de la poésie de Geneviève, a donc choisi d’inclure l’intensité de ce verbe dans le travail de création, car selon lui, la langue de Geneviève « met le monde en crise. C’est une langue qui ose, qui définit les amis, les ennemis, dans une écriture qui nomme les choses ».

Nombreux seront nos ennemis est un essai, une expérience qui bouscule les certitudes en ouvrant des voies alternatives à l’émotion, au ressenti du public, plongé dans un état d’hypnose volontaire, où mouvement et texte s’incarnent mutuellement, par-delà la simple transmission des mots. Un moment qui vient chercher quelque chose d’indicible et d’intime en chacun, qui tient tantôt du malaise et de l’incompréhension, tantôt de l’envie de s’abandonner au texte. Le souci formel ne parvient pas à masquer le fait que la parole de Geneviève Desrosiers tient le premier rôle. Comme l’a déclaré Danielle Laforest avec beaucoup de justesse, « il faut continuer d’écrire des textes inclassables », et elle a bien raison.

Crédit photo : Yan Turcotte
Nombreux seront nos ennemis, présenté au Théâtre La Chapelle du 16 au 20 septembre 2014.