Ces jours-ci, la salle intime du théâtre Prospero accueille une mise en scène d’Olivier Arteau-Gauthier, Le sang de Michi précédé de Négresse, deux textes du dramaturge allemand Franz Xaver Kroetz.

Négresse (extrait)
Une femme violentée, Marie, est aux prises avec un conjoint violent et jaloux, alors qu’elle est en compagnie de son amant. Copulation animale, violence physique et morale forment une introduction au Sang de Michi et plantent le décor d’une pauvreté sociale, intellectuelle et affective. Bien que les deux pièces n’aient pas été écrites à la même époque, leur description crue de la misère humaine les réunit. Olivier Arteau-Gauthier a ainsi créé une transition fluide entre les deux textes, qui présentent tous deux le même couple à la dérive.

Le sang de Michi.
Pris dans un cube qui leur sert d’appartement, Marie et Karl se saoulent de paroles vides et de proverbes creux dans la violence d’un quotidien ordinaire et sans horizon. Lorsque Marie lui annonce qu’elle est enceinte, Karl va la faire avorter par des moyens « maison » barbares, avec le consentement de Marie, qui la mènera vers une issue fatale.

Ce scénario d’horreur se déploie graduellement dans une constance de ton et une déconnexion émotionnelle et morale des personnages, qui transcendent l’acte lui-même. La dichotomie entre la gravité de l’acte et la vacuité des paroles échangées reste l’élément le plus dérangeant de la pièce. Tout est lourd de sens, mais tout est vide et désincarné, alors qu’on est littéralement dans le massacre de la chair. Les derniers mots de Marie seront d’ailleurs « Question niaiseuse, réponse niaiseuse », et reflètent le manque de sens qui ponctue tous les dialogues. N’ayant pas les mots pour appréhender ou analyser ce qu’ils sont en train de faire, les deux protagonistes plongent dans l’horreur en huis-clos, enfermés dans le cube. Le spectateur devient voyeur malgré lui, puisque la pièce est entièrement jouée à l’intérieur des quatre murs.

Grâce à un jeu de projections et des effets de micro, on devine l’horreur symboliquement mise en scène, dans laquelle l’avortement maison est illustré par le mauvais traitement infligé à une pastèque grattée à la fourchette et remplie de savon et de Drano, analogie des chairs de Marie, qui subit l’acte avec une passivité désarmante. L’interprétation est très convaincante, une Marie passive qui se laisse prendre dans le jeu d’un Karl dominant, dans la moiteur d’un appartement qu’on imagine dans Hochelaga-Maisonneuve, ou tout autre quartier défavorisé transformé en prison sociale et cruelle. On ressort de la pièce avec un sentiment de lourdeur et d’impuissance marqués.
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Crédit photos : Pierre Castera.